BTS Com Curie
Saint-Lô

Accueil > Tous azimuts > Sacrée télé > Le jeu de la mort

Le jeu de la mort

vendredi 19 mars 2010, par vincent gardin.

Mercredi 17 mars 2010 France 2, chaîne du service public a diffusé l’émission le jeu de la mort, un faux jeu télévisé, ou une expérience sur l’autorité et la télévision. L’émission transpose en fait l’expérience de Milgram dans le contexte d’un jeu de télévision.
Milgram voulait démontrer que l’individu pouvait commettre des actes inhumains (envoyer des décharges électriques mortelles) si une autorité reconnue lui en donnait l’injonction. Dans l’expérience de Milgram, 62 % des personnes allaient au terme du dispositif et envoyaient les décharges maximales. Dans l’expérience du jeu de la mort, ce sont 80 % qui obéissent et infligent ces punitions ultimes, alors que la fausse victime ne répond même plus, et peut être supposé mort.

Le débat qui a suivi, parfois un peu houleux, a permis néanmoins d’aborder des points intéressants.
Un débat polémique pour une émission elle-même polémique (voir par exemple Télérama et les actualités sur le net). En tous cas, cette émission fait débat, à plusieurs titres. J’en retiens trois

L’expérience de Milgram et le thème de la soumission à l’autorité.

Le pouvoir de la télévision et son influence sur les individus.

L’émission elle-même, sa forme, ses objectifs.

Ces trois points intéressent la formation du BTS Communication. Le premier pour ce qui est de la communication interpersonnelle, les interactions, les relations au groupe. Le second pour ce qui est de l’analyse des médias. Le troisième quant à l’analyse d’un message.

Commençons...par le premier

L’émission permet de vulgariser l’expérience de Milgram, cette expérience terrible, parfois controversée, mais qui nous éclaire sur la fragilité de l’individu. Seul, face à l’autorité, à une pression sociale normative, qui lui enjoint de commettre des actes répréhensibles, l’individu subit un conflit moral auquel il ne peut échapper qu’en se réfugiant dans l’état agentique. Sous cet angle, l’émission remplit pleinement son rôle pédagogique. Après avoir expliqué le dispositif de l’expérience, nous assistons à celle-ci, puis viennent les explications et les interprétations. Une équipe de psychologues sociaux animée par Beauvois ( qui a écrit entres autres : « petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ») nous aide à comprendre les mécanismes psychologiques des individus-tests, à comprendre les interactions entre eux et le milieu dans lequel ils sont plongés. L’expérience de Milgram, et sa réplique dans l’émission met ainsi en évidence toute une série de facteurs, de paramètres, qui peuvent aussi devenir des outils d’analyse. On peut retenir par exemple :

L’isolement

L’individu seul est perméable, perd ses repères. On sait bien qu’une technique sectaire est de couper l’individu de ses proches, de son monde. Ici la personne est venue seule et restera seule dans le jeu, dans le temps de prise de décision.

La distance avec la victime :

Dans les deux expériences le questionneur est éloigné physiquement de sa victime. Il ne fait que l’entendre mais ne peut ni le toucher ni le voir. Dans la fausse émission, il faut noter le caractère très spectaculaire de la cellule qui enferme la victime. Milgram avait fait varier ce paramètre de proximité (voir ou toucher la victime) et les résultats de l’expérience avaient eux aussi différé.

L’importance du lieu, du milieu :

Ici un lieu cohérent avec l’autorité et assez étranger pour les individus-tests. Milgram avait joué aussi sur ce paramètre et le taux d’obéissance baissait si l’expérience avait lieu dans un lieu quelconque et non plus dans des locaux de l’université. Ce paramètre du lieu est lié au premier car le lieu égare un peu plus, perturbe l’individu seul. Il est aussi lié au suivant car le lieu confère une autorité supplémentaire au dispositif, renforce aussi le contrat dans lequel l’individu s’inscrit.

L’engagement ou le contrat :

La personne a accepté de venir, a accepté de jouer, a même signé un document concernant le droit à l’image. Elle s’est engagée, et qui plus est de manière quasi publique, ouvertement. D’autres expériences ont montré la force de ce premier engagement dans l’optique d’un engagement ultérieur. C’est ce que Beauvois dans son livre mentionné plus haut appelle « le pied dans la porte », c’est aussi une technique commerciale (« Essayez, vous verrez, ça ne vous engage à rien... »). Il est aussi très important que ce premier engagement soit libre ou ressenti comme tel. L’individu a adhéré, s’est engagé dans un processus, un comportement qu’il doit assumer. On peut rejoindre sous cet angle une autre expérience importante de la psychologie sociale, celle de Festinger sur la dissonance cognitive.

La cohérence de l’autorité :

L’autorité ici en la personne de l’animatrice Tania Young avait pourtant des traits plus sympathiques que ceux d’austères scientifiques milgramiens, mais elle était bien la représentante d’une autorité, celle de la télévision, du monde de la télévision. Une autorité différente pourtant de celle de l’institution scientifique chez Milgram. Nous reviendrons sur ce point. En tout cas, l’autorité était cohérente. L’animatrice a joué son rôle, répétant, malgré sans doute une certaine tension, les mêmes phrases qu’on lui soufflait à l’oreillette « C’est la règle du jeu. », « Continuez ». le dispositif prévoyait la répétition de l’injonction à hauteur de cinq fois, avec gradation, jusqu’à l’avis du public. A aucun moment, l’individu n’a pu transiger, trouver une faiblesse dans l’autorité, ni même un réconfort. Milgram avait proposé une variante ou deux scientifiques donnaient les ordres mais montraient à un moment un désaccord. Face à cette autorité discutée, les individus-tests avaient plus facilement désobéi.

Les mécanismes de défense :

Le rire nerveux, sorte de réaction physique à la tension psychologique, a fréquemment été observé. Ce caractère « nerveux » du rire était particulièrement évident pour une candidate mais pour d’autres, le rire semblait aussi prendre une autre valeur. Il peut aussi être une manifestation de la négation de l’autre. Pour « torturer » une personne, il faut parfois l’avoir nié ou dévalorisé un peu comme dans le syllogisme suivant :

On ne doit pas faire de mal à un être humain.

Or je fais du mal à cette personne.

Donc cette personne n’est pas un être humain.

Montesquieu pour critiquer l’esclavage faisait déjà tenir ce discours aux esclavagistes.
Pour en revenir au rire, à côté du rire nerveux, on pouvait parfois ressentir un rire moqueur, dévalorisant. Ainsi un candidat, après la demande de la victime d’arrêter le jeu, s’est mis à rire, un peu nerveusement mais en accompagnant ce rire de « Cela ne va pas t’aider. ».

La négation : elle est apparue aussi sous une forme assez radicale : alors que la victime exprimait sa douleur et son envie d’arrêter, le candidat semblait ne pas l’entendre et couvrait d’une voix forte les propos de la victime. Le procédé n’a rien d’extraordinaire et se retrouve dans bien des débats, particulièrement politiques, dans lesquels les interlocuteurs ne s’écoutent plus, nient les paroles de l’autre en les couvrant des leurs. Ce qui rend le procédé plus marquant ici, c’est la souffrance de la victime.

La triche : pour se déculpabiliser, les candidats ont fréquemment essayé de tricher en insistant sur tel ou tel mot pour aider la victime à trouver la bonne solution. Ainsi, ils respectaient encore les règles du jeu mais voulaient épargner les souffrances de la victime et peut-être aussi s’attirer sa sympathie.

L’argument de l’irréalité : le documentaire nous a montré des candidats qui, après avoir infligé des chocs maximaux, et après avoir été informés du caractère factice du jeu, déclaraient qu’ils le savaient. Selon eux, la télévision ne pouvait produire un jeu aussi cruel, et donc il s’agissait d’un jeu ou d’une expérience pour lesquels les souffrances n’étaient pas réelles. Ils savaient que ce n’était pas vrai et ils ont donc joué le jeu sans y croire. Que faut-il en penser ? Il est difficile de savoir ce qu’il en est vraiment dans la mesure où il faudrait avoir vu les expériences en question dans leur totalité pour se faire une idée exacte de leur perception du jeu. Néanmoins, des questions se posent : pouvaient-ils être sûrs de la supercherie ? Pourquoi continuer alors ? Pourquoi ne l’avoir pas clairement dit ? Peut-être l’ont-ils fait mais nous ne l’avons pas vu. Pourquoi aussi certains de ces candidats qui semblaient si sûrs à la fin de la supercherie ont-ils montré des signes de stress pendant la durée du jeu ?
On ne peut s’empêcher de penser à la phrase de Barthes : « L’a posteriori est une catégorie de la mauvaise foi ».
Néanmoins, il faut tenir compte du contexte particulier qui donne plus de poids aux propos de ces candidats : il s’agit de la télévision et plus globalement du statut de la réalité à la télévision. Entre la réalité et le mensonge, il y a ces émissions dont on ne sait de quelle réalité il est question : cela est-il vrai, cela est-il scénarisé ? Quand on apprend que telle émission de la télé-réalité présentée comme vraie était en fait scénarisée avec parfois de faux-candidats, on en vient à douter de la réalité de la télé. Plus largement encore, avec toutes ces pratiques et technologies de l’image, le statut de la réalité devient plus complexe : documentaire, docu-fiction, télé-réalité, réalité virtuelle.
Dans ces conditions, les justifications des candidats sur le manque de réalité du jeu prennent une autre valeur.

L’énigme de la résistance :

Pourquoi désobéit-on ? Si l’on peut donner des outils pour comprendre pourquoi on obéit, il est plus difficile de connaître les raisons positives à l’origine de la résistance à la soumission. Il y a pourtant là un enjeu énorme. Il ne s’agit pas de développer un esprit de rébellion, de révolte, une posture systématique d’insoumission, mais bien de développer des facultés de résistance à l’autorité injuste, c’est à dire de faire prévaloir des valeurs morales et le courage de s’opposer au poids du conformisme et de la soumission. 38 % chez Milgram, 20 % dans l’émission télévisuelle, ont « résisté ». Pourquoi eux ? Qu’est-ce qui, en eux, a permis cette faculté ? Et est-ce pour tous ces « résistants » la ou les mêmes choses ?

Plusieurs hypothèses ont été envisagées :

L’éducation : le rédacteur en chef de la revue « Philosophie », présent au débat, a justement rappelé que le degré d’éducation, non seulement pour les deux expériences mentionnées, mais aussi pour ce qui concerne des faits historiques, ne changeait rien à l’affaire. Mais si le degré d’éducation importe peu, on peut sans doute examiner le type d’éducation. La psychanalyste invitée au débat a préconisé une éducation faite de la compréhension des règles, une autorité intelligente opposée à tout autoritarisme. Sans doute importe-t-il de former des individus conscients et pleinement responsables , ayant intégré intelligemment les règles. Oui, vaste programme...

Une expérience de la résistance : Le réalisateur du documentaire, Christophe Nick, a émis l’idée que ceux qui avaient déjà résisté pouvaient développer cette disposition. Ils ont appris à s’opposer, à vivre le trouble et le danger que provoque ce comportement. Nous aurions alors un profil de résistants récidivistes. Peut-être, l’existence d’une résistance antérieure nous aide-t-elle à mieux résister ensuite, mais si cette première expérience prédispose, elle ne garantit pas.

Les facteurs situationnels : Le même Christophe Nick a aussi dit qu’on ne pouvait raisonner en gentils insoumis et méchants obéissants dans la mesure où les gentils insoumis pouvaient devenir eux-mêmes, en d’autres circonstances, des méchants obéissants. Tout serait affaire ici de situations, de conditions. Tel qui a résisté une fois, deux jours après, parce qu’il s’est disputé avec sa femme ou son patron, parce qu’il sait qu’il sera en retard pour un rendez-vous important, parce qu’il est dans un moment de sa vie plus difficile, pourra réagir différemment. La nature ici, et même la culture, importent peu, tout dépend des circonstances. D’autres expériences de psychologie sociale témoignent de l’importance des circonstances, comme celle du « bon samaritain ».

Je crois que c’est Jankélévitch qui a écrit que « La vertu n’est pas un capital ». Une pensée à la fois effrayante car rien n’est garanti, acquis, mais aussi rassurante car rien n’est perdu, tout reste à construire.

L’émission est passée hier. Ce soir, jeudi 19 avril, France 2 continue son offensive contre une certaine télévision avec un documentaire du même Christophe Nick. Le titre reprend des propos célèbres de Patrick Le Lay, ancien dirigeant de TF1 : « Le temps de cerveau disponible »...

L’émission vient de finir. Une charge violente contre la télé-réalité, juste sans doute dans son analyse, mais partiale quand elle se focalise sur cet unique point sans évoquer d’autres aspects de la télévision, ni le contexte social environnant.
Voilà qui mériterait un autre article.

Pour finir avec l’expérience de Milgram et sa variante dans l’émission d’hier, il faut reconnaître leurs similitudes. Le faux jeu présenté s’inspire très nettement du protocole de l’expérience de Milgram, néanmoins, il en est aussi une variante qui s’en distingue sur certains points.
Le changement de contexte, d’une expérience sur la mémoire avec une légère rétribution (alibi de l’expérience proposé aux candidats chez Milgram) nous passons à la participation à un jeu télévisé. C’est une des différences majeures. Le tableau suivant dresse un rapide aperçu des différences et ressemblances.

Expérience de MilgramLe jeu de la mort
dispositif initial repris
alibi Expérience sur la mémoire Participation à un jeu télévisé
Objectif réel L’obéissance à la soumission L’obéissance à la soumission / le pouvoir de la télévision
Mécanismes psychologiques Voir plus haut Voir plus haut + ? (pression du public, peur du groupe ? ...)
Motivations du candidat Participer à une expérience scientifique,
Gagner quelques sous
Motivations « égoïstes » mais aussi altruistes
Participer à un jeu, passer à la télévision
Empocher un gain important (point peu net)
Motivations « égoïstes »
Lieu et conditions Salle ou laboratoire d’université, un caractère un peu froid, sérieux. Un scientifique Absence de public
Plateau de télévision (coulisses et plateau ), un caractère spectaculaire
Public nombreux et « participant »

Pour conclure, l’expérience de Milgram peut sans doute servir de référence à toute situation de soumission à l’autorité. Face à une autorité forte, reconnue, mais injuste et dangereuse, l’individu se réfugie dans un état agentique qui lui permet d’éviter un conflit intérieur entre ses valeurs et ses actes. Cela vaut sans doute pour des situations différentes de celle de l’institution universitaire ou scientifique, comme l’armée, la famille, certains milieux professionnels, un groupe hiérarchisé...
Et cela vaut aussi ici pour une entité moins institutionnelle comme l’organisation d’un jeu télé. Ce qui est en jeu ici, ce sont les modèles d’autorité et leurs mécanismes.
Cependant, certains éléments de l’expérience ont changé, dont il est difficile de calculer les effets. Mais ces éléments sont liés liés à des conditions particulières d’une situation télévisuelle (l’invitation à un jeu télévisé, un plateau de télé avec public) et non à la télévision dans sa totalité.
Nous aurions pu avoir le même dispositif dans un stade de foot avec un arbitre qui demanderait à un supporter de corriger un joueur à chaque erreur. Le sport aurait-il été « responsable » ?

Le jeu de la mort est bien une variante de l’expérience de Milgram dans un contexte télévisuel particulier, mais ce qui importe c’est le dispositif d’autorité/ soumission mis en place et non le contexte proprement dit.

L’influence de la télévision sur l’individu peut et doit ,elle aussi, être débattue.